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Le film 1914

Novembre 2014
26 × 24,5 cm
64 pages
16 euros


Feuilleter

ISBN : 979-10-93699-02-8


Le film 1914
Lucien Laforge

Article de Paul Vaillant-Couturier sur Le film 1914, de Lucien Laforge. Paru en première page de L’Humanité, le 27 février 1922 {voir le PDF}.


Au cours d’un récent article qui rendait un hommage rageur à notre effort de propagande, M. Michel Misoffe, édile, dans L’Echo de Paris, parlait ainsi :

« La campagne actuelle (dirigée contre le grand Lorrain qui, dans des conditions si difficiles, tient avec tant d’honneur et tant d’énergie le drapeau de la France) n’est qu’un signe qui frappe, qui émeut, qui scandalise l’opinion. »

Et voilà M. Poincaré en posture grotesque, en train de remplacer Mlle Marthe Chenal, une main placée avec « honneur et énergie » sur la hampe du drapeau national, et l’autre posée sur le cœur, c’est-à-dire en plein portefeuille.

C’est ainsi que jusque dans ses amis, M. Poincaré trouve des hommes pour le ridiculiser.

Qu’il ne s’étonne pas de voir ceux qui le considèrent comme un ennemi public le fouetter sur la place, et jusqu’au sang.

En ce temps de néant artistique qui proclame le triomphe de la petite bourgeoisie de saucisse et d’écritoire, les seuls satiriques de l’heure se trouvent en effet chez nous. Pas un seul satirique bourgeois n’arrive à la cheville de Laforge ou de Gassier.

La bourgeoisie française redoute l’esprit, la vigueur de pensée, comme la peste.

Si elle avait de grands satiriques de crayon ou de plume pour la défendre, elle les étoufferait, leur rognerait les ongles, leur limerait les dents. Elle est une classe installée au pouvoir et qui prétend s’y décomposer confortablement.

Cham, Gavarni, Daumier, Gill qui la servirent du temps qu’elle était dans l’opposition, ne la défendirent pas sans l’égratigner, et le souvenir lui en cuit encore.


Je viens de parcourir l’album de Lucien Laforge, Le Film 1914.

On sort de là comme étourdi, comme assommé.

C’est un réquisitoire massif, impitoyable, contre la guerre, ses causes et ses suites.

La présentation de l’album, l’écriture des légendes, avec parfois l’originale ablation de la première lettre de certains mots, la vigueur synthétique du trait, la stylisation des mouvements font de chaque page un ensemble décoratif qui séduit, dès l’abord.

Mais qu’on lise, qu’on regarde, qu’on pénètre texte et dessins ! Quelle vengeance âpre, douloureuse…

Ça ne fait pas sourire, ça contracte la gorge et ça fait serrer les poings.

C’est l’Arrière, qui veut une bonne Saignée. C’est Poincaré-l’Arrière qui ne revient de Russie que pour fuir à Bordeaux. « Pincaroué » comme l’appelle Laforge.

Ce sont les héros du café du Commerce sirotant leurs petits verres et ne partant jamais…

C’est le tango des dancings et les retraites militaires pince-fesses de 1914…

Ce sont les souffrances et les joies dérisoires des poilus…

C’est la « marraine », la catin débordante de rotondité, d’hystérie et de cynisme, la bourgeoise qui frotte son désir à l’héroïsme du pauvre combattant délabré… C’est l’hôpital avec ses curés gras et implacables, ses majors pareils à des bouchers et ses sœurs pâmées devant le « beau chapelet » d’oreilles que le Sénégalais a rapporté de la bataille, c’est le patriotisme des dames de bordel, c’est l’œil démesuré du soldat devant l’éclatement de la tête de son voisin : « Ah le veinard, il va couper à l’attaque ! » et partout contre le combattant aplati sous le barrage, c’est l’opinion sordide, fabriquée, prostituée acclamant ses maîtres et leur frénétique « jusqu’au bout » dans le zimboum ! des Marseillaise. Puis c’est la paix…

La paix… un ouvrier géant, sur un fond d’usines, les bras croisés devant un groupe de flics pygmées.

La paix ! L’homme au couteau-dans-les-dents.

La paix… Une famille serrée autour d’une table où, seul dans une assiette, un hareng squelettique attend. Dehors, il neige… Russie, Allemagne ou France. La faim.

La paix… M. Millerand suivi de crétins officiels, saluant les décombres où traîne un pauvre gosse. La ruine.

La paix… Un aragouin proclamant à la tribune la haine du bolchevisme… La Chambre du Bloc National…

La paix… Une trombe humaine envahit la salle des séances qui s’écroule… La Révolution…

Dans cet album, Lucien Laforge passe la polémique. Il atteint à l’œuvre d’art du grand pamphlétaire.

De son Film 1914 monte comme une odeur acre qui suffoque. Il y court comme le grésillement du fer rouge marquant à vif la chair pâle et grasse du Bourgeois repu de morts.

Paul Vaillant-Couturier


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