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La vie l’amour la mort le vide et le vent

Mai 2014
11,5 × 18,5 cm
120 pages
9 euros


Feuilleter

ISBN : 979-10-93699-00-4


La vie l'amour la mort le vide et le vent / Le miroir noir
Roger Gilbert-Lecomte

Article d’Antonin Artaud sur La vie l’amour la mort le vide et le vent, paru en décembre 1934 dans la NRF n° 255.


Contrairement à ce qui s’est pratiqué un peu partout depuis quinze ans et plus, il semble que l’on doive maintenant en revenir à une acception de la poésie conçue comme une chose qui sonne, fût-ce de façon mystérieuse et d’après les lois du quart de ton.

Or, dans les poèmes de Roger Gilbert-Lecomte qui consacrent la présence du vide, la circulation mystérieuse du vent, il y a, même dans les parties humoristiques, même dans les poèmes faits de quelques mots, de quelques vocables épars et qui ont du mal à trouver ce qui les rassemble, il y a la présence d’une harmonie cachée et qui ne se révèle que par ses aspérités.

Cette harmonie à peine indiquée et parfois presque imperceptible, par moments il semble que l’on en puisse douter. Mais il y a dans tout le livre l’incontestable révélation d’un poète vrai, et qui se cherche ; et la fin du livre démontre qu’il s’est trouvé.

Ce recueil, intelligent et sensible, est un aperçu de la poésie, une sorte de carte du ciel interne, une Rose des Vents magnétique, qui s’oriente et qui nous oriente à travers toute la variété des aimantations et des courants. Un bon tiers du livre est pris uniquement par cela. C’est le fait d’un homme qui fait le point, qui cherche la trace, une trace, et qui la trouve.

Roger Gilbert-Lecomte indique le temps, le ton, la nuance, il se met au diapason ; et enfin, il trouve la vraie poésie, qui est génésique et chaotique, qui part toujours – et quand elle n’est pas si peu que ce soit anarchique, quand il n’y a pas dans un poème le degré du feu et de l’incandescence, et ce tourbillonnement magnétique des mondes en formation, ce n’est pas la poésie –, qui part toujours de la Genèse et du Chaos.

La partie supérieure du livre, celle où la vraie personnalité de Roger Gilbert-Lecomte se manifeste et se dégage, est celle qui traite du vide et du vent, avec la mort comme complément.

Ici enfin, une forme de vrai lyrisme, de lyrisme moderne apparaît. Et c’est ici que Roger Gilbert-Lecomte rompt avec les poètes du temps, retrouve ce ton organique, cette atmosphère déchirée d’organes, cet air fœtal, humide, ardent, qui a de tout temps appartenu au vrai lyrisme, qui puise sa force à la force de vie, qui prend sa source à la source de toute vie.

Ici encore, comme pour tout le reste, c’est l’Orient qui nous fait la leçon. Il n’y a pas dans la poésie d’Occident cet air de mort, cette ambiance orageuse, cet air de spasmes mal calmés, qui appartiennent par exemple à la poésie thibétaine pour le peu que nous en connaissons. L’Orient dans sa poésie s’attaque au cycle de la vie humaine, qu’il saisit dès avant la naissance, qu’il ose poursuivre jusqu’après la mort. Un des poèmes les plus saisissants du livre de Roger Gilbert-Lecomte est celui où il décrit la chute spirituelle d’une âme qui se laisse prendre au piège de l’incarnation.

Le thème est le thème habituel de la haute poésie thibétaine, mais le lyrisme et l’accent sont à lui.

Roger Gilbert-Lecomte est un des rares poètes d’aujourd’hui à cultiver cette forme de lyrisme violent, noueux, torride, ce lyrisme en cris d’écorché, qui se pare de mots abrupts, d’images-forces, où la convulsion et le spasme rendent le son de la nature en plein travail. Des images de danse macabre, des sonorités graves, enfouies, des refoulements de sons qui tournent sur eux-mêmes et font la spirale, marquent deux ou trois de ses poèmes. Et dans une époque antipoétique entre toutes, et où la poésie écrite semble un secret perdu, un poète authentique nous est enfin révélé.

Roger Gilbert-Lecomte, à l’exemple des plus hauts poètes sacrés de la tradition extrême-orientale, identifie dans ses poèmes la métaphysique et la poésie. Il remonte à la source génésique des images; il sait que le lyrisme, comme l’amour, comme la mort, sont tous sortis de la même source violente. Et il se rapproche de cette source violente et nous en rapproche par la même occasion.

L’Orient n’a jamais commis l’erreur de verser dans la poésie individuelle ; tout ce qui a une valeur dans la poésie orientale traite de l’universel ; et les poètes individuels, s’il en existe, sont automatiquement rejetés en dehors de la tradition. Il y a dans la poésie de Roger Gilbert-Lecomte comme le regret d’une tradition perdue, et l’écho lointain de certains grands cris mystiques, de ce ton qui roule en menaces dans les écrits de Jacob Bœhme ou de Novalis. C’est le plus bel éloge que je puisse en faire ; et cette dernière remarque me dispense de rien ajouter. 

Antonin Artaud


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